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Hector Servadac (1877) et les comètes de Jules Verne.

« Hector Servadac, Voyages et Aventures à travers le Monde Solaire » est l'un des plus fous des Voyages extraordinaires de Jules Verne. Ce roman se passe... sur une comète. Une relecture de ce roman s'impose dans le contexte actuel. On y apprend en effet que l'astronome Palmyrin Rosette, bien avant que l'Agence spatiale européenne ne lance sa sonde Rosetta vers la comète Churyumov-Gerasimenko, a effectué la première exploration in situ d'un noyau cométaire.


Une relecture astronomique d'« Hector Servadac »


En frôlant la Terre, une comète emporte une portion de notre planète et quelques-uns de ses habitants. Les occupants de ce nouveau monde devront apprendre à y vivre ensemble et à surmonter les problèmes de leur nouvel environnement jusqu'à ce que l'astre errant vienne les redéposer sur Terre. Au cours de leur périple, les voyageurs frôleront Venus, captureront un astéroïde, s'approcheront de Jupiter et même (bien que de plus loin) de Saturne. C'est presque le programme que les sondes Voyager de la NASA, cependant inhabitées, effectueront un siècle plus tard.

Comme beaucoup d'autres œuvres de Verne, ce roman mêle avec un grand art des faits scientifiques rigoureux provenant des meilleures sources de l'époque à des hypothèses abracadabrantes. Comment la comète a-t-elle pu emporter sans dommage un bout de Terre et ses occupants, comment ceux-ci ont-ils pu bénéficier de conditions propices à leur survie, et comment, surtout, le retour sur Terre a-t-il pu être possible, sont des problèmes que Verne est bien en peine d'expliquer et qu'il élude. « Mettons que je n'ai fait qu'un rêve », suppose Hector Servadac à la fin du roman. En outre, une note éditoriale figurant au début du roman met en garde le lecteur. Nous en reproduisons ci-dessous un extrait, car elle est omise dans la plupart des rééditions :

« Aujourd'hui, dans Hector Servadac, M. J. Verne continue cette série par un voyage à travers le monde solaire. Il dépasse de beaucoup cette fois l'orbite lunaire, et transporte ses lecteurs à travers les trajectoires des principales planètes jusqu'au delà de l'orbite de Jupiter. C'est donc un roman « cosmographique ». L'extrême fantaisie s'y allie à la science sans l'altérer. C'est l'histoire d'une hypothèse et des conséquences qu'elle aurait si elle pouvait, par impossible, se réaliser. Ce roman complétera la série des voyages dans l'univers céleste publiés, comme la plupart des œuvres de M. Verne, dans le Magasin d'éducation  il y a obtenu un succès considérable, et partout, dès les premiers chapitres publiés, les traducteurs autorisés par nous se sont mis à l'œuvre. »
(Note de bas de page du début du Chap. I. Signé Note des Éditeurs, ce texte a été en fait essentiellement rédigé par Jules Verne lui-même, comme nous l'apprend une lettre envoyée à son éditeur Pierre-Jules Hetzel début avril 1877.)

Mais au dessus de toutes ces fantaisies est brossée une magistrale description du Système solaire en général et des comètes en particulier (cf. le didactique Chapitre III de la Partie 2). Cependant, même en faisant la part de la fantaisie, on peut relever plusieurs erreurs scientifiques dans le roman. Certaines sont bien sûr imputables aux limites des connaissances de l'époque, mais d'autres auraient pu être évitées si Verne s'était adjoint l'aide d'un collaborateur scientifique (comme il le fera pour « Sans dessus dessous »). Mais son conseiller habituel, son cousin Henri Garcet (professeur de mathématiques au lycée Napoléon — le futur lycée Henri IV — et auteur des « Leçons nouvelles de Cosmographie »), était mort quelques années auparavant.


Les sources.

La comète Donati (C/1858 L1) telle qu'elle est illustrée dans le roman.


« Hector Servadac » a été écrit en 1874–1876. L'« Astronomie Populaire » de Camille Flammarion (1879) n'avait pas encore paru, mais Jules Verne connaissait celle de François Arago (1854–1857) qu'il cite abondamment et dont le tome 2 traite des comètes. Peut-être a-t-il déjà pu lire « Les Comètes » d'Amédée Guillemin, un luxueux ouvrage de vulgarisation tout juste paru (1875). Il fait référence aux « Récits de l'Infini » (1873) de Flammarion, qui comporte une « Histoire d'une Comète » (préalablement parue en feuilleton dans Le Magasin Pittoresque en 1865). Sans doute s'est-il inspiré aussi d'autres ouvrages de Flammarion comme « La Pluralité des Mondes Habités » (1862) ou « Les Mondes Imaginaires et les Mondes Réels » (1865). Notons que plus tard, Flammarion publiera à son tour une œuvre de fiction, la « Fin du Monde » (1894), qui relate la collision catastrophique d'une comète avec la Terre.

Mais d'où l'idée d'« Hector Servadac » est-elle venue à Jules Verne ? Deux pistes nous sont offertes.

A — Déjà dans « Autour de la Lune », paru en 1870, l'un des héros (Michel Ardan) imagine :

« Ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue d'une comète en 1861 ? Or, supposons une comète dont l'attraction soit supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à une distance telle que les rayon du Soleil n'auront plus aucune action à sa surface. » (Chap. 5).

En 1861 apparut la Grande Comète C/1861 J1 (également appelée — mais ce n'est pas la désignation officielle — comète Tebbutt), l'une des plus belles comètes du XIXe siècle. La comète passa à seulement 0,13 UA de la Terre le 30 juin 1861 et était alors spectaculaire. L'annonce du passage de la Terre peu après dans la queue de la comète (ou, plus précisément, à proximité de l'une des queues) a été un événement remarqué avec crainte et intérêt par le public (voir, par exemple, la figure 279 reproduite dans l'« Astronomie Populaire » de Flammarion). La Terre a-t-elle réellement traversé la queue de la comète ? Ce qui est certain, c'est qu'elle a traversé le plan de son orbite le 30 juin. Cette comète a ému le monde scientifique, et les Comptes Rendus de l'Académie des Sciences de 1861 se sont faits l'écho de la controverse entre H. Faye (École polytechnique) et B. Valtz (directeur de l'Observatoire de Marseille) sur la nature et la structure de la queue.

B — Dans une interview avec le journaliste américain Adrien Marx (parue dans Le Figaro du 26 février 1873 ainsi qu'en préface à l'édition anglaise, la même année, du « Tour du Monde en 80 Jours » réédité dans les « Entretiens avec Jules Verne 1873–1905 » (D. Compère & J.-M. Margot, 1998, Éditions Slatkine, pp. 23–29), le romancier évoque à son interlocuteur le passage d'une comète sur l'orbite de la Terre et imagine qu'à la suite d'un choc, une partie du monde soit arrachée par elle :

« Il y a dix ans, une comète à noyau dur a passé sur la route de la Terre, justement un mois après elle. Supposez que la Terre ait été ralentie dans sa marche par une cause quelconque .../... Supposez donc que la Terre ait eu un mois de retard .../... Voilà évidemment l'idée d'un livre ! ».

Claude Aziza, dans sa préface des « Romans de l'Air » (éditions Omnibus, 2001), en conclut qu'il s'agit d'une comète de 1863. Mais était-ce bien 1863, année où les comètes ne se sont guère fait remarquer ? Il est vraisemblable que l'interview, publiée début 1873, eut lieu en 1872. Et durant l'été 1862, une comète remarquable, 109P/Swift-Tuttle, a effectivement croisé l'orbite de la Terre à un mois de distance. Si l'on recalcule les éphémérides de cette comète en l'avançant de 32 jours, on constate qu'elle serait passé à un peu moins de 0,005 UA de la Terre le 10 août 1862. C'est remarquablement proche, moins de deux fois la distance de la Terre à la Lune ; parmi toutes les comètes dont l'orbite est précisément connue, celle qui s'est approchée le plus près de la Terre, D/1770 L1 (Lexell) ne nous a approchés qu'à 0,015 UA. Peu après, en 1866, l'astronome italien Giovanni Schiaparelli a établi la relation entre la comète Swift-Tuttle et la pluie d'étoiles filantes des Perséides observée tous les ans vers le 11 août. À cette date, la Terre rencontre les particules de poussières relâchées par la comète et qui ont diffusé le long de son orbite.

Dans son chapitre didactique (Partie 2, Chap. III), Jules Verne ne discute pas ces faits, mais il évoque le cas de la comète 3D/Biela, qui, en 1832, a également manqué la Terre à un mois près.

Ces indices confirment que Jules Verne était bien au fait des comètes de son époque, qui fut particulièrement fertile en comètes remarquables.


Les personnages.

Le capitaine Hector Servadac, qui donne son nom au roman, est le type même du héros positif vernien, à l'esprit ouvert et entreprenant. Il est accompagné de son aide de camp, le savoureux Ben-Zouf. Il deviendra vite le dirigeant de la petite communauté. Autres héros positifs sont ses partenaires, le comte Timascheff et le lieutenant Procope. Mais outre ces protagonistes somme toute très conventionnels, deux personnages originaux attirent l'attention.


Palmyrin Rosette, planche dessinée par P. Philippoteaux et gravée par Laplante, dans l'édition Hetzel.


L'astronome Palmyrin Rosette. Ce scientifique autodidacte a quitté son poste de professeur de physique au lycée Charlemagne pour se consacrer à ses recherches qu'il finance lui-même. Bien qu'égocentrique et incompris, il n'est pas le « savant fou », comme dans bien des autres romans de Verne, qui s'oppose à l'humanité. Inoffensif, il vit simplement à coté d'elle. Il est incontestablement un ancêtre du savant Cosinus de Christophe (« L'Idée fixe du Savant Cosinus », 1899) et du professeur Tournesol d'Hergé (apparu à partir du « Secret de la Licorne », 1943). Avec son crâne chauve, ses lunettes et sa longue redingote, il figure sur plusieurs des tableaux du peintre surréaliste belge Paul Delvaux (1897–1994), en particulier ceux intitulés « Les Astronomes » (1961) et « Hommage à Jules Verne » (1971).

Au début de l'action du roman, Palmyrin Rosette se trouve à Formentera (l'une des Îles Baléares), où il veut vérifier les mesures de la méridienne faites par François Arago en 1807 (voir nos notes sur « Les Aventures de trois Russes et trois Anglais en Afrique Australe »).

En nommant « Rosetta » sa sonde cométaire, l'Agence spatiale européenne a voulu souligner l'analogie entre la célèbre Pierre de Rosette qui permit à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens et sa mission d'exploration d'un noyau cométaire qui devrait permettre de déchiffrer les mystères de l'origine du Système solaire. Elle n'a sans doute pas fait le rapprochement avec le personnage de Jules Verne. Pourtant, bien avant l'atterrisseur de Rosetta, le professeur Rosette a effectué l'exploration in situ (et même pedibus) d'un noyau cométaire, déterminant sa densité et analysant sa composition.

L'épicier juif Isac Hakhabut. Hostile à la Commune, puis anti-dreyfusard, Jules Verne avait certaines des idées conventionnelles de la bourgeoisie catholique de son époque. C'est dans ce contexte qu'il a campé Isac Hakhabut. Nous n'exposerons pas ici les hypothèses émises par les hagiographes de Jules Verne (parmi ceux qui n'occultent pas son antisémitisme) pour excuser, ou du moins expliquer cette attitude. Ce personnage caricatural et antipathique est aussi au cœur de l'intrigue. C'est en effet en utilisant son peson à ressort que Rosette mesure la pesanteur de la comète et en déduit la masse. Mais les calculs de Rosette effectués sur la base de cette masse ne parviennent pas à rendre compte de ses observations. Il s'avère finalement que l'épicier était fraudeur et son peson truqué !


La comète.

La nature de la comète. Palmyrin Rosette a nommé « sa » comète Gallia (après avoir longuement hésité entre Palmyra et Rosetta). C'est contraire aux habitudes (maintenant érigées en règle par l'Union astronomique internationale) : le découvreur n'a pas le privilège de baptiser sa comète à son gré (comme c'est cependant le cas pour les astéroïdes). Une comète doit obligatoirement porter le nom de son premier découvreur (en sus d'une immatriculation). Notons qu'à l'époque même de la rédaction d'« Hector Servadac » un astéroïde (l'astéroïde 148 découvert par Prosper-Mathieu Henry à Paris le 7 août 1875) a & eacute;té nommé Gallia .

Mais Gallia était -elle réellement une comète ? Sa taille, 740 km de diamètre, est celle des plus gros astéroïdes, les noyaux de comètes ne faisant que quelques kilomètres. Sa très forte densité, 10 g cm-3, plus élevée que celle du fer, est inouïe pour n'importe quel objet du système solaire. Les personnages ne trouvent pas de trace de glace dans le noyau de la comète, sinon celle provenant de la partie d'océan prélevée sur la Terre. Pourtant, Rosette a observé le développement d'une activité cométaire (queue et nébulosité centrale) avant le choc avec la Terre, lorsque l'astre s'approchait du Soleil. Bien des contradictions avec nos connaissances actuelles des comètes, mais en 1877, on savait bien peu de choses sur leur nature physique.

Palmyrin Rosette a établi la composition chimique de « sa » comète comme étant du tellurure d'or. Ce composé chimique, de formule AuTe2, est un minéral, la calaverite, présent en infimes quantités dans l'écorce terrestre, qui fut découvert en Californie en 1861. Il est d'une couleur bleue argentée à jaune bronze et sa densité est de 9,1 à 9,3 g cm-3. Cette identification est apparemment uniquement basée sur l'aspect du produit (« leur éclat métallique, piqué d'irisations dorées, rappelait celui des pyrites », Partie 1, Chap. XII) et sur sa densité (ce qui est un peu léger) et non sur une analyse chimique, même sommaire. Fantaisie de romancier propre à attiser les fantasmes du vénal Isac Hakhabut et à faire flamber les cours de la bourse. Le météore de la « Chasse au Météore », lui, sera d'or pur, ce qui sera déterminé par une analyse spectroscopique . Nous savons maintenant que les cœurs de certains astéroïdes sont métalliques, comme l'attestent les météorites ferreuses qui bombardent la Terre. Mais il ne s'agit que de vulgaire fer et de nickel. Verne aurait sans doute appris avec intérêt que des micro-diamants ont maintenant été découverts dans certaines météorites.

Caractéristiques de la comète Gallia telles qu'on peut les relever dans le roman (rappelons que ces paramètres sont incompatibles) :

Son orbite :
----------------------------------------------------------------------------------

Période de révolution P = 2 ans (exactement)

Périhélie q < 0,73 UA

Aphélie Q = 5,87 UA

Inclinaison de l'orbite i = 180°

Date du passage au périhélie T = 15 janvier d'une année bissextile non précisée ---------------------------------------------------------------------------------- Son noyau : ---------------------------------------------------------------------------------- Diamètre 740 km Densité 10 g cm-3

Accélération de la pesanteur à la surface 1/7 de celle à la surface de la Terre Période de rotation 12 heures ----------------------------------------------------------------------------------

L'orbite de la comète. La comète avait, avant le choc terrestre, une orbite parabolique. Après la rencontre, Rosette détermine une orbite elliptique de période P exactement égale à deux ans. Pour que la comète puisse rejoindre à nouveau la Terre, il faut que sa période soit, à la minute près, un multiple entier d'années ! Cette comète a ainsi une période inférieure à celle de la comète 2P/Encke, qui a la plus petite période connue (3,3 ans). Cette période correspond (troisième loi de Kepler : a3 = P2) à un demi grand axe a = 1,59 UA (unités astronomiques). Le périhélie q n'est pas précisé exactement dans le roman, sinon (la comète pénétrant à l'intérieur de l'orbite de Venus) qu'il est inférieur à la distance de Venus au Soleil, soit 0,729 UA. Comme la comète n'a pas pénétré à l'intérieur de l'orbite de Mercure, il est supérieur à la distance de cette planète au Soleil, soit 0,466 UA. Il est probablement plus près de 0,72 que de 0,46 UA, sinon nos héros auraient rôti au Soleil. L'aphélie Q = 2a - q est donc compris entre 2,45 et 2,71 UA : la comète pourra atteindre la région de la Ceinture principale des astéroïdes, mais restera bien éloignée de Jupiter (5,20 UA), contrairement au roman. Pour que sa comète puisse visiter Jupiter, Verne aurait dû lui donner une période de 6 ans ou plus (la période typique des comètes de la famille de Jupiter). Mais sans doute Jules Verne a-t-il hésité sur ce point. En effet, un des titres préliminaires de ce roman fut « Quatre ans à travers le monde solaire ».

Jules Verne préparait lui-même les cartes de ses Voyages extraordinaires. Dans un dessin préparatoire autographe (reproduit dans « Jules Verne - un univers fabuleux », E. Weissenberg, Éditions Favre, Lausanne, 2004, p. 145 et dans le Bulletin de la Société Jules Verne, 2¸me trimestre 2001, No 138, pp. 40-41), destiné à être publié, mais refusé par Hetzel, Jules Verne a représenté les orbites de la comète et des planètes. La légende indique :

« Positions des planètes du 12 janvier 1865 au 12 janvier 1867.
Positions de la comète Gallia du 12 janvier 1865 au 12 janvier 1867. »
Le périhélie y est explicitement fixé au 15 janvier 1865. C'est en contradiction flagrante avec le texte qui indique une année bissextile, postérieure à 1875. D'autre part, ce même dessin illustre bien l'orbite impossible de la comète, en contradiction flagrante avec la troisième loi de Kepler.


Palmyrin Rosette mesurant la gravité de la comète à l'aide du peson à ressort d'Hakhabut. Remarquer la curieuse façon dont il tient l'instrument, et le mouchoir, essentiellement affecté à l'essuyage du tableau noir, qui dépasse de sa poche.


L'affaire du peson. La détermination de la densité de la comète n'est pas remise en cause par le truquage du peson, car elle est basée sur la comparaison des poids d'un étalon et d'un échantillon de roche ; il suffit, pour qu'elle soit correcte, que la déformation du ressort reste proportionnelle au poids. Il n'en est pas de même de la détermination de la gravité. Mais la connaissance de la taille de la comète et de sa densité suffisent à déterminer sa masse (en supposant que la détermination de la densité globale du noyau soit bien égale à celle relevée sur un seul échantillon rocheux, ce dont Rosette ne doute pas). À la surface d'un corps sphérique de 370 km de rayon et de densité 10 g cm-3, la gravité est 9,4 fois moindre qu'à la surface terrestre. Rosette a mesuré avec le peson une gravité seulement 7 fois moindre : il aurait pu déjà conclure que le peson était falsifié. (Notons au passage que cela correspondrait à un peson faux qui pèserait « moins lourd », donc contraire aux intérêts de l'épicier, et non l'inverse, comme dans le roman.)

Mais une erreur sur la masse de la comète induirait-elle une erreur sur le calcul de son orbite ? Verne insinue complaisamment le doute dans l'esprit du capitaine Servadac et du lecteur. Après quelques pages de suspens, il s'avère que l'erreur n'influait que sur le calcul de l'orbite de l'astéroïde Nérina satellisé autour de la comète, et que la comète rencontrera bien la Terre à l'heure prévue. En effet, toujours en application de la troisième loi de Kepler, la distance du satellite à la comète, la période orbitale du satellite, et la somme des masses des deux corps sont liées. Rosette précise avec raison que le calcul des orbites cométaires, incluant les perturbations gravitationnelles par les planètes, ne fait pas intervenir la masse des comètes :

« Est-ce que l'on connaît la masse des comètes ? Non ! Est-ce qu'on calcule leurs perturbations ? Oui ! »
(Partie 2, Chap. XVIII).

La mécanique céleste était alors parvenue à un degré de précision étonnant (si l'on songe aux moyens de calcul de l'époque), concrétisé en 1846 par la découverte de Neptune, suite aux calculs de Le Verrier, à partir des perturbations gravitationnelles exercées sur les autres planètes. Mais on ne connaissait pas encore les perturbations non-gravitationnelles causées par l'effet fusée dû à la sublimation non isotrope des glaces des noyaux cométaires. Elles peuvent avancer ou retarder le retour d'un comète de plusieurs jours, ou même beaucoup plus.

L'astéroïde Nérina. En traversant la Ceinture principale des astéroïdes, la comète Gallia capture au passage la petite planète Nérina (« l'un des derniers astéroïdes récemment découverts » ; Partie 1, Chap. XXIV). À l'époque de Jules Verne, aucun astéroïde ne portait ce nom. C'est donc une pure fiction. Un grand nombre d'astéroïdes (surtout parmi les premiers découverts) portent des noms mythologiques, et celui-ci provient d'une nymphe océane (l'une des filles de Nérée, les Néréides). Cependant, un astéroïde découvert ultérieurement (en 1934) a été baptisé Nerina. Le Dictionary of Minor Planet Names (L. D. Schmadel, 1992, Springer) donne la citation :

(1318) Nerina. 1934 FG. Discovered 1934 March 24 by C. Jackson at Johannesburg.
Named after a genus of South African bulbous herbs from the amaryllidaceae family.
[Découvert le 24 mars 1934 par C. Jackson à Johannesburg.
Nommé d'après un genre de plantes à bulbe d'Afrique du Sud de la famille des amaryllis.]

Cet astéroïde a dont été nommé en référence à une fleur (elle même nommée en référence à la mythologie grecque), plutôt que directement en référence à la mythologie, comme c'était l'usage. On y voit la volonté d'honorer le lieu de la découverte (Johannesburg, Afrique du Sud), où ce genre de plantes est célèbre.

Remarquons que Jules Verne sera honoré par les noms de plusieurs astéroïdes : (1640) Nemo, (5231) Verne (dont la dénomination provisoire était 1988 JV !) et (9769) Nautilus. Un important cratère de la face cachée de la Lune porte également son nom.

Le tir du boulet de canon. Au chapitre XII de la première partie, le détachement militaire anglais tire un boulet de canon qui, à sa stupéfaction, disparaît à l'horizon. Pour que le boulet se perde dans l'espace, il faudrait qu'il soit tiré avec une vitesse supérieure à la vitesse de libération. Mais Verne ne fait pas état de cette considération (comme il l'avait fait dans une véritable étude de faisabilité présentée dans « De la Terre à la Lune »). À la surface de la Terre, la vitesse de libération est de 11,2 km/s. À la surface de la comète, la vitesse de libération est bien plus faible : elle s'évalue à 0,88 km/s pour une densité de 10 g cm-2 et un diamètre de 740 km. Or, les canons classiques de cette époque ne tiraient qu'à une vitesse de 0,5 km/s. Même la fameuse Columbiad Rodman évoquée dans « De la Terre à la Lune » ne tirait qu'à 0,73 km/s. C'est insuffisant pour que le boulet ne retombe pas. Mais c'est suffisant pour qu'il disparaisse derrière l'horizon. Rappelons que dans  «Les Cinq Cents Millions de la Bégum », le canon du professeur Schultze, surpuissant, satellisera son boulet autour de la Terre. Et dans « Sans Dessus Dessous », les conditions de satellisation seront discutées mathématiquement dans le Chapitre Supplémentaire dû à Albert Badoureau.

La température de la comète. Au cours de leur périple, les habitants de la comète subissent des températures variant en fonction de la distance au Soleil. Verne fait état d'une température minimum de -60° C (« la limite assignée à la température des espaces sidéraux », Partie 1, Chap. XVI) en se référant à la théorie de Joseph Fourier (1768–1830). Dans son « Mémoire sur les Températures du Globe Terrestre et des Espaces Planétaires » (1827, Mémoires de l'Académie royale des sciences de l'Institut de France, 6, 570–605), Fourier affirme « que les phénomènes actuels sont ceux qui seraient produits si le rayonnement des astres donnait à tous les points de l'espace planétaire la température d'environ 40° au dessous de zéro (division octogésimale) » [soit -50° C]. Il ne donne pas de démonstration rigoureuse de son évaluation, mais il semble qu'il se base sur la température des hivers polaires terrestres. Dans son discours sur la vie de Fourier (prononcé à l'Académie des sciences et publié dans ses œuvres complètes — dont Verne avait sans doute connaissance), Arago parle plutôt de -60° en se référant à un mémoire perdu de Fourier.

Dans l'ouvrage antérieur « Autour de la Lune » (1870, Chap. 5), la température de l'espace avait déjà été évoquée. Mais outre la température de -60° prônée par Fourier, Jules Verne a cité une température contradictoire de -160° estimée par Claude Pouillet (1790–1868) (tirée sans doute de son « Mémoire sur la Chaleur Solaire· et sur la Température de l'Espace », 1838). Les protagonistes d'« Autour de la Lune » mesurent d'ailleurs directement la température de l'espace... en y plongeant un thermomètre à alcool ! « Cent quarante degrés centigrades au-dessous de zéro ! M. Pouillet avait raison contre Fourier. » (« Autour de la Lune », Chap. 14).

On ignorait alors tout de la théorie du corps noir et de l'échelle absolue des températures. Un corps isolé se met en équilibre avec la température de brillance moyenne du ciel. Celle-ci est maintenant mesurée avec précision : elle est proche de 3 K (soit -270° C), la température du rayonnement cosmologique. C'est bien plus froid que ce que Fourier et Verne imaginaient. Dans le Système solaire, les corps sombres en rotation rapide voient leur température (en kelvins) se stabiliser à 278 r-1/2 en fonction de la distance r (en unités astronomiques) au Soleil, si l'on néglige l'effet jour-nuit, les saisons et l'effet de serre. Ce qui correspond à 278 K (5° C) à la distance de la Terre, à 325 K (52° C) à la distance de Vénus, et à 122 K (-151° C) à celle de Jupiter. Les habitants de la comète auraient pu trouver des températures plus clémentes en se réfugiant sur l'un des pôles si celui-ci avait le bonheur de se trouver dans la direction du Soleil : à la distance de Jupiter, une douce température de 172 K (-100° C) y aurait régné...


En conclusion.

Ne manquons pas la citation la plus savoureuse du roman (Partie 2, fin du Chap. VIII), que je dédie amicalement aux technocrates de tout poil qui s'échinent à vouloir rentabiliser la recherche fondamentale :

« Mais, demanda alors Ben-Zouf, à quoi servent tous ces calculs que ce savant hargneux vient d'exécuter comme des tours de passe-passe ?
— À rien ! répondit le capitaine Servadac, et c'est précisément ce qui en fait le charme ! »

Dans la première version du roman, la comète percutait la Terre à son retour, provoquant la chute des cours de l'or et un spectaculaire krach boursier. Ce sera repris dans « La Chasse au météore » (1908). Mais l'éditeur Hetzel, pour qui un tel roman-catastrophe n'aurait pas été politiquement correct (ni, pensait-il, commercialement rentable), a fait modifier cette fin. C'est ainsi que Jules Verne a dû introduire son « mettons que je n'ai fait qu'un rêve », qui a en outre le bonheur d'excuser toutes les entorses au rationalisme scientifique. (Le premier dénouement d'« Hector Servadac » reconstitué d'après le manuscript de JulesVerne a été publié en 1985 dans Bull. Soc. Jules Verne, 75, 222–227.)

« Hector Servadac » n'a eu qu'un succès relatif avec un tirage de 18 000 du vivant de Jules Verne, à comparer avec 37 000 pour « De la Terre à la Lune », 31 000 pour « Autour de la Lune », et 108 000 pour sa meilleure vente, « Le Tour du Monde en 80 Jours » (il s'agit des tirages des éditions non illustrées). L'antisémitisme du roman a probablement joué un rôle dissuasif auprès des lecteurs et des éditeurs (« Hector Servadac » a été mis à l'index de la « Bibliothèque Verte » !). Notons que cet aspect a été gommé dans certaines adaptations étrangères.


Pour aller plus loin.

  • Où peut-on se procurer « Hector Servadac » ? La version française illustrée et quelques traductions sont librement accessibles sur internet (http://JV.Gilead.org.il/works.html et Gallica). Sinon, les éditions anciennes, dont les cartonnages sont très prisés des collectionneurs et des spéculateurs, sont peu abordables. Les rééditions récentes avec reproduction des gravures d'origine sont malheureusement épuisées (comme celle du Livre de Poche, No 2054, parue en 1968, ou celle de la collection des « Intégrales Jules Verne », Hachette, 1978). Reste à écumer les ventes d'occasion, les greniers et les bibliothèques municipales. « Hector Servadac »  fait aussi partie, couplé avec d'autres romans et leurs illustrations d'origine, du volume « Les Romans de l'Air » aux éditions Omnibus (2001).

  • Palmyrin Rosette figure sur les tableaux suivants de Delvaux : « Les Astronomes »; (1961), « Les Demoiselles de Tongres » (1962), « Douce nuit » (1962) et l'incontournable « Hommage à Jules Verne » (1971). Sur les liens de Jules Verne et de Paul Delvaux avec l'astronomie, on peut lire certains articles des Potins d'Uranie d'Al Nath (alias de l'astronome André Heck).

  • Palmyrin Rosette, Hector Servadac et leurs amis se retrouvent dans le désopilant pastiche d'Albert Robida (1848–1926) « Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul » (1879). La suite du titre précise « ...dans les 5 ou 6 parties du monde et dans tous les pays connus et même inconnus de M. Jules Verne ». C'est tout un programme !

  • En 1888, Paschal Grousset (1844–1909) publie chez Hetzel sous son pseudonyme André Laurie « Les Exilés de la Terre », un roman qui à l'origine devait être co-signé par Jules Verne. « Aborder un sujet qui a déjà tenté Cyrano, Swift, Edgar Poë, Jules Verne et beaucoup d'autres est chose hardie » est-il écrit en épigraphe. Ici, les héros du roman sont arrachés à la Terre par le magnétisme lunaire. Voir notre analyse.

  • Tout récemment, l'auteur de science fiction anglais Adam Roberts a publié « Splinter » (2007) qui est, selon ses propres termes, « une répétition du roman de Verne, avec variations » se passant dans le monde d'aujourd'hui. Les héros (père et fils) s'appellent Hector...

  • Une adaptation d'« Hector Servadac » en bande dessinée a été faite par Samuel Figuière (2009–2010, 4 vol., éditions Clair de Lune). Isac Hakhabut y est remplacé par Avidoguain, un commerçant marseillais.

  • « Hector Servadac » a également été adapté (très librement) au cinéma : « Valley of the Dragons » (1961) d'Edward Bernds ; « L'Arche de Monsieur Servadac » (Na Komete, 1969) de Karel Zeman, sans Palmyrin Rosette mais avec les dinosaures en prime.

  • Une illustration d'« Hector Servadac » est proposée avec le logiciel Celestia. Celestia est un logiciel gratuit sophistiqué du genre planétarium qui permet de simuler des voyages interplanétaires réels (comme les missions Voyager ou Cassini) ou fictifs (comme Star Trek). Les auteurs (Runar Thorvaldsen, et Paul Schwartz pour la version française) ont dû adapter la chronologie du roman pour essayer de la rendre compatible avec la mécanique céleste (mais ils ont conservé la période irréaliste de deux ans). Sans charger le logiciel, il est possible de trouver une présentation de cette adaptation d'« Hector Servadac » ici.

  • Lien vers Les comètes et la littérature.

  • Lien vers Notions de base sur les comètes.

    © 2004–2012 Jacques Crovisier

    Une version éditée et condensée de ce texte, Hector Servadac et les comètes de Jules Verne, a paru dans L'Astronomie (revue de la Société astronomique de France) (juin 2005, 119, 312–317).

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