Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873), plaisanterie
cosmographique.
Ce roman, peut-être le plus célèbre de Jules Verne, est
basé sur une plaisanterie cosmographique : le gain d'un jour
pour un voyageur faisant le tour du monde par l'est. C'est un
phénomène familier aux voyageurs aériens de notre
époque, rompus aux « jet lags » en tout sens.
Mais il était passé inaperçu de Philéas Fogg
dont le voyage s'étalait sur 80 jours.
Cette idée s'inspire directement de la nouvelle d'Edgar Poe (qu'il
orthographiait « Edgard Poë ») La Semaine des
trois dimanches (publiée pour la première fois le 27
novembre 1841 dans le Saturday Evening Post sous le titre A
Succession of Sundays ; traduite et publiée en
français en 1856 par Léon de Wally dans L'Ami de la
Maison, vol. 1, No 14). Cette nouvelle fut remarquée par Jules
Verne dans son essai Edgard Poë et ses œuvres (1864, Le
Musée des Familles, 31 (7)).
Il la résume ainsi :
« Je terminerai cette nomenclature en citant la nouvelle
intitulée la Semaine des trois dimanches. Elle est d'un
genre moins triste, quoique bizarre. Comment peut-il exister une
semaine des trois dimanches ? Parfaitement, pour trois
individus, et Poë le démontre. En effet, la terre a
vingt-cinq mille milles de circonférence, et tourne sur son axe
de l'est à l'ouest en vingt-quatre heures ; c'est une vitesse de
mille milles à l'heure environ. Supposons que le premier
individu parte de Londres, et fasse mille milles dans l'ouest ; il
verra le soleil une heure avant le second individu resté
immobile. Au bout de mille autres milles, il le verra deux heures
avant ; à la fin de son tour du monde, revenu à son point
de départ, il aura juste l'avance d'une journée
entière sur le second individu. Que le troisième
individu accomplisse le même voyage dans les mêmes
conditions, mais en sens inverse, en allant vers l'est, après
son tour du monde il sera en retard d'une journée ;
qu'arrive-t-il alors aux trois personnages réunis un dimanche au
point de départ ? pour le premier, c'était hier
dimanche, pour le second, aujourd'hui même, et pour le
troisième, c'est demain. Vous le voyez, ceci est une
plaisanterie cosmographique dite en termes curieux. »
(On remarque incidemment que Jules Verne se trompe de sens en recopiant
à l'envers les termes d'Edgar Poe : le voyageur parti vers
l'ouest ne voit pas le Soleil avant, mais après celui
resté en place... La circonférence de la Terre ne fait pas
25 000 milles — ni 24 000 milles commme l'a écrit
Edgar Poe — mais 21 600 milles nautiques exactement.)
La notoriété acquise par Jules Verne à la suite de la
publication du Tour du monde en quatre-vingts jours lui a valu
d'être invité à faire une conférence le 4 avril
1873 à la Société de géographie de Paris sur Les
Méridiens et le Calendrier, publiée par la suite
(1873, Bull. Soc. Géog.6, 423–428). Pour
préparer son intervention, Jules Verne a fait appel au
mathématicien Joseph Bertrand, d'une lettre duquel il reprend de
larges extraits. Le texte de cette conférence est sans doute sa
seule œuvre scientifique (non littéraire). On y lit :
« En effet, ai-je dit, en marchant vers l'est,
Philéas Fogg (c'est le héros du livre) allait au-devant
du soleil, et par conséquent les jours diminuaient pour lui
d'autant de fois quatre minutes qu'il franchissait de degrés
dans cette direction. Or on compte 360 degrés sur la
circonférence terrestre, et ces 360 degrés
multipliés par 4 minutes donnent précisément 24
heures. — En d'autres termes, pendant que Philéas Fogg,
marchant vers l'est, voyait le soleil passer 80 fois au
méridien, ses collègues restés à Londres ne
le voyaient passer que 79 fois.
La question se pose donc ainsi, et il me suffira de la résumer
en peu de mots.
Toutes les fois que l'on fait le tour du globe en allant vers l'est, on
gagne un jour. — Toutes les fois que l'on fait le tour du monde
en allant vers l'ouest, on perd un jour, — c'est-à-dire
ces 24 heures que le soleil, dans son mouvement apparent, met à
faire le tour de la terre, — et cela quel que soit le temps
employé à accomplir le voyage. »
Une grande partie du texte de Jules Verne sera reproduit par Pierre
Larousse dans l'article Méridien
de son Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (tome 11,
1874, 75–76).
Dans son Traité
d'astronomie (Outlines of Astronomy), l'astronome John
Herschel avait évoqué ce problème. Il a
écrit :
« Il résulte encore de là que les
établissements lointains, situés sur un même
méridien, différeront d'un jour dans leur manière
de compter le temps, suivant qu'on les aura colonisés en venant
de l'est ou en venant de l'ouest, circonstance qui porte le trouble
dans les communications de ces colonies entre elles. »
(Traduction A. Cournot, 1834, paragraphe 211.)
Peut-être était-ce la source d'Edgar Poe.
Le même sujet sera traité plus tard, mais sans
référence à Jules Verne, par A. Lepaute dans un
article de L'Astronomie, la revue de Camille Flammarion (Où
commence lundi ? — Où finit dimanche ?,
1883, L'Astronomie, 2, 97–102). L'auteur y relate que
le phénomène a été constaté pour la
première fois par les compagnons de Magellan :
« C'est arrivé, pour la première fois, le 6
novembre 1524, lorsque les compagnons de Magellan, partis d'Espagne le
10 août 1519, par l'Ouest, et revenus par l'Est, furent
stupéfaits de voir les Espagnols célébrer la
fête du dimanche tandis qu'ils étaient convaincus
d'arriver la veille et que leur journal marquait "Samedi 5
novembre". »
Mais Lepaute n'indique pas sa source, et la date donnée pour le
retour semble fantaisiste. Le voyage de Magellan a été
raconté par l'un des survivants de l'expédition, Antonio
Pigafetta :
« Le 9 de juillet [1522], jour de mercredi, nous
découvrîmes les îles de cap Vert, et nous
allâmes mouiller à celle que l'on appelle
Saint-Jacques.
.../...
Pour voir si nos journaux avoient été tenus exactement,
nous fîmes demander à terre quel jour de la semaine
c'étoit ? On répondit que c'étoit jeudi ; ce qui
nous surprit, parce que, suivant nos journaux, nous n'étions
qu'au mercredi. Nous ne pouvions nous persuader de nous être tous
trompés d'un jour ; et moi j'en fus plus étonné
que les autres, parce qu'ayant toujours été assez bien
portant pour tenir mon journal, j'avois, sans interruption,
marqué les jours de la semaine et les quantièmes du mois.
Nous apprîmes ensuite qu'il n'y avoit point d'erreur dans notre
calcul ; parce qu'ayant toujours voyagé vers l'Ouest en suivant
le cours du Soleil, et étant revenus au même point, nous
devions avoir gagné vingt-quatre heures sur ceux qui
étoient restés en place ; et il ne faut qu'y
réfléchir pour en être convaincu. »
(A. Pigafetta, traduction de C. Amoretti, Premier voyage
autour du monde sur l'escadre de Magellan, Jansen
imprimeur-libraire, Paris, 1801.)
Sans doute premier Philéas Fogg de l'histoire, Antonio Pigafetta,
qui allait vers l'ouest, a donc perdu un jour, alors que le
héros de Jules Verne en a gagné un en allant vers
l'est. Et il ne faut qu'y réfléchir pour en être
convaincu !
Il est surprenant que Jules Verne ne fasse pas référence au
voyage de Magellan et à son récit par Pigafetta dans sa
conférence à la Sociéte géographique.
Peut-être n'en avait-il pas connaissance alors. Cependant, il en
parlera (en citant le paragraphe reproduit ci-dessus) dans la partie
consacrée à Magellan dans son ouvrage Découverte de
la Terre / Les premiers explorateurs (1878).