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Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879) ou la folie du canon.


Ce roman a pour origine un manuscrit (L'Héritage deLangévol) acheté par Pierre-Jules Hetzel pour une bouchée de pain (1500 F de l'époque tout de même, plus une rallonge de 1000 F) à l'ancien communard Paschal Grousset (1844–1909), alors évadé du bagne de Nouvelle-Calédonie et réfugié en Angleterre (cf. Simone Vierne, 1966, « L'authenticité de quelques œuvres de Jules Verne », Annales de Bretagne, 73, 445–458 ; Francis Lacassin, 1978, « Le communard qui écrivit trois romans de Jules Verne », Revue Europe, 595–596, 94–105 ; Xavier Noël, 2010, Paschal Grousset, Les Impressions Nouvelles). Hetzel confia à Jules Verne le soin de revoir ce manuscrit. Il en résulta un roman publié sous le seul nom de Jules Verne.

Deux héritiers se partagent une somme fabuleuse. L'un, le docteur Sarrasin, va fonder France-Ville — une ville idéale. L'autre, le professeur Schultze, un Prussien auquel l'illustrateur Benett fera la tête de Bismark, édifie Stahlstadt, avec ses aciéries et ses usines d'armement. À un moment où les esprits sont exacerbés par la question franco-allemande, le message est clair, presque caricatural. Mais les deux villes sont situées en territoire neutre, dans l'état de l'Oregon (États Unis).


Du canon de Newton aux canons de Jules Verne

Ce roman témoigne une fois de plus de la fascination de Jules Verne pour l'artillerie lourde. Un canon géant conçu par le professeur Schultze tire un obus destructeur de Stahlstadt sur France-Ville. Mais les artilleurs ayant trop forcé sur la poudre, le projectile part avec une vitesse de 10 km/s tout rond (soit 20 fois les performances des canons classiques de l'époque). Il passe au-dessus de la cible et ne retombe pas sur terre. Est-ce possible ?

« Non seulement le projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, mais il ne toucherait à « rien du tout ». Il était destiné à se perdre dans l'espace ! » (Chap. XII)

« Avec cette vitesse initiale, l'obus de Herr Schultze, qui a dépassé, maintenant, les limites de l'atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! » (Chap. XII)

« Un projectile, animé d'une vitesse initiale .../... [de] dix mille mètres à la seconde, ne peut plus « tomber » ! Son mouvement de translation, combiné avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destiné à toujours circuler autour de notre globe. » (Chap. XIII)

Alors, tombera, tombera pas ?




Le canon des « Cinq cents millions de la Bégum" (1879).



Il s'agit du célèbre problème du canon, que Newton (1643–1727) a introduit dans ses Principia pour expliquer pourquoi la Lune ne tombait pas sur la Terre :

« Ainsi, si un boulet de canon était tiré horizontalement du haut d'une montagne, avec une vitesse capable de lui faire parcourir un espace de deux lieues avant de retomber sur la terre : avec une vitesse double, il n'y retomberait qu'après avoir parcouru à peu près quatre lieues, et avec une vitesse décuple, il irait dix fois plus loin (pourvu qu'on ait point d'égard à la résistance de l'air), et en augmentant la vitesse de ce corps, on augmenterait à volonté le chemin qu'il parcourrait avant de retomber sur la terre, et on diminuerait la courbure de la ligne qu'il décrirait ; en sorte qu'il pourrait ne retomber sur la terre qu'à la distance de 10, de 30, ou de 90 degrés ; ou qu'enfin il pourrait circuler autour, sans y retomber jamais, et même s'en aller en ligne droite à l'infini dans le ciel. »
(Isaac Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, Définition V, traduction Marquise du Châtelet, 1759 ; ce paragraphe ne figurait pas dans la première édition en latin de 1687.)






En haut à gauche : L'expérience du canon de Newton (Philosophiae naturalis principia mathematica, 1687; A Treatise of the System of the World, 1728). Voir également l'animation.
En haut à droite : La même expérience figurée dans le Chapitre Supplémentaire de
Sans Dessus Dessous.
En bas : la même expérience telle qu'elle est figurée dans l'
Astronomie Populaire de Camille Flammarion (édition de 1890, p. 179).



Ce problème classique sera exposée mathématiquement dans le « Chapitre supplémentaire » écrit par Albert Badoureau à la fin de Sans Dessus Dessous (1889). La vitesse initiale de l'obus est inférieure à la vitesse de libération qui est de 11,2 km/s. (Il faut en toute rigueur tenir compte de la rotation de la Terre qui, à la latitude de l'Oregon où se passe l'action, ajoute une composante de 0,33 km/s pour un tir horizontal vers l'est, la retranche pour un tir vers l'ouest. (Dans le roman, le tir se fait vers l'ouest, ce qui est pénalisant. Par mesure d'économie, la plupart des satellites artificiels sont lancés vers l'est !) L'obus n'ira donc pas se perdre dans l'espace.

Il est cependant impossible de satelliser un obus inerte lancé du sol par un canon. En effet, le projectile décrit une ellipse, courbe fermée par nature, passant par un point de la surface terrestre. Il repassera donc plus tard par un point du sol, qu'il percutera. Le cas limite où le tir se fait horizontalement, menant théoriquement à une orbite elliptique tangente à la surface de la Terre, est irréaliste en raison des inégalités du géoïde terrestre et des frottements atmosphériques. Newton a pallié cette difficulté en plaçant son canon au sommet d'une montagne. Dans le cas d'un lancement par fusée, la poussée s'effectue pendant une certaine durée, l'orientation de la fusée est contrôlée, et l'injection en orbite se passe en altitude.

Les artilleurs de Stahlstadt auraient pu concevoir un tir plongeant faisant mouche sur France-Ville. Ou encore, par un de ces retournements de situation dont il a le secret, Jules Verne aurait pu faire retomber l'obus sur ses envoyeurs. D'ailleurs, dans son chapitre, Badoureau remarque que si la vitesse de départ est comprise entre 7,9 et 11,2 km/s, l'obus de Sans Dessus Dessous, tiré horizontalement vers le sud du flanc sud du Kilimandjaro, décrira une ellipse complète et ira en percuter le flanc nord (ce qui est faux, car la rotation de la Terre est négligée).

Le lecteur pourra à titre d'exercice calculer l'angle de tir à donner au canon pour que l'obus, tiré à 10 km/s de Stahlstadt, atteigne France-Ville en tir plongeant, ou bien retombe sur Stahlstadt en tir tendu. Attention, il faut tenir compte de la rotation de la Terre. On supposera Fance-Ville située à 40 km à l'ouest de Stahlstadt, à 43° de latitude. Le lecteur pourra également calculer pour quelle vitesse de tir le projectile de Sans Dessus Dessous, tiré du flanc sud du Kilimandjaro, en atteindra le flanc nord.

Tout ceci, bien sûr, en négligeant la résistance de l'air.

De Paschal Grousset à Jules Verne : le processus de vernerisation

Le manuscrit initial de Grousset étant perdu, il est difficile d'établir la part des inventions de Jules Verne et des idées originales de Paschal Grousset dans l'œuvre finale. Selon William Butcher (Jules Verne inédit, les manuscrits déchiffrés, ENS éditions, 2015), des chapitres entiers auraient également été réécrits par le fils Hetzel, Louis-Jules.

Contrairement à Jules Verne, Paschal Grousset avait acquis très tôt une culture scientifique. Son père était professeur de mathématiques. Il commença des études de médecine avant de s'engager dans le journalisme. Il milita dans des associations à vocation pédagogiques. Il tint des chroniques scientifiques (sous son propre nom ou sous le pseudonyme de Dr Blasius) dans L'Étendard et Le Figaro en 1867–1869. Plus tard, Grousset publiera, sous le pseudonyme André Laurie, plusieurs romans scientifiques à la Jules Verne.

La reprise du roman par Jules Verne se fait rapidement (en trois semaines), ce qui semble exclure une refonte radicale du texte de Grousset. Il est cependant avéré que Jules Verne est l'unique responsable des évolutions du boulet dans le roman. Son éditeur lui demandant son avis sur le manuscrit original de Grousset, il lui répond :

« Il [Grousset] ne sait pas ce que c'est qu'un canon et il est ignorant des plus simples règles de la balistique.../... Tout est physiquement et mathématiquement faux dans la partie scientifique de l'œuvre »
(Lettre de Jules Verne à Pierre-Jules Hetzel du 1er septembre 1878)
Et Jules Verne propose alors d'introduire un projectile qui ne tombe pas. « J'ai relu le manuscrit de Langévol et je m'y suis mis jusqu'au cou. Voilà ce qui résulte d'une 3e lecture très attentive, et je vous propose ceci :
[Suit une liste de propositions dont :]
5) faire l'expérience du canon sur la ville modèle, et du projectile qui ne tombe plus. »
(Lettre de Jules Verne à Pierre-Jules Hetzel du 16 octobre 1878)
L'éditeur donne alors son feu vert pour cet exercice de vernerisation (selon son propre terme) : « L'expérience du boulet qui ne tombe plus sera une bonne chose à introduire dans le livre et le vernerise. »
(Lettre de Pierre-Jules Hetzel à Jules Verne du 17 octobre 1878)

Où se trouve France-Ville ?

France-Ville, ville idéale, est souvent présentées comme l'une des utopies à la Jules Verne. Mais en est-il réellement l'auteur ?

L'origine de France-Ville se trouve dans Hygeia, a City of Health (1876), un opuscule où le médecin anglais Benjamin Ward Richardson (1818–1896) jette les bases d'une ville modèle. D'abord paru dans la revue Nature (1875, 12, 523–525 et 542–545), ce texte a été récemment traduit en français (Hygeia, une cité de la santé, 2006, Éditions de la Villette). Voir à ce sujet l'article de Piero Gondolo della Riva Richardson, Laurie, Verne (2009, Bull. Soc. Jules Verne, 169–170, 35–38) ainsi que celui de Lionel Dupuis Ville rêvée, ville cauchemardée, villes imaginaires : L’utopie géographique dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879) de Jules Verne. Voir également le dossier de la BnF sur Les Architectes de l'Utopie.

Jules Verne ne lisant pas l'anglais, la paternité de France-Ville/Hygeia revient à Paschal Grousset. France-Ville s'appelait Hygeia dans une ancienne version de L'Héritage de Langévol et il est directement fait référence à Richardson dans une note de bas de page du chapitre X. On constate également qu'au tout début du roman, le docteur Sarrasin participe au congrès d'hygiénisme de Brighton, celui là même présidé en octobre 1875 par Benjamin Ward Richardson qui y présentera ses thèses sur Hygeia !

« Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte » écrit Jules Verne. « C'est le point exact indiqué sur la carte par le 43e degré 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degré 41' 17'' de longitude à l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord de l'océan Pacifique et au pied de la chaîne secondaire des montagnes Rocheuses qui a reçu le nom de Mont-des-Cascades, à vingt lieues au nord du cap Blanc, État d'Oregon, Amérique septentrionale. » (Chap. X)

Mais selon la position précise qui en est donnée, France-Ville se trouverait en plein Océan Pacifique, à une vingtaine de kilomètres au large des côtes de l'Oregon. Jules Verne a dû utiliser une carte erronée (il évoque l'atlas mythique de l'« éminent Tuchtigmann »). Mais proche de ce point (à 17 km au nord et 25 km à l'est) se trouve le Cap Arago, et à l'intérieur des terres, existe le village Arago. Ce n'est peut-être pas un hasard, Jules Verne étant un ami de Jacques Arago et un grand admirateur de François. Selon le guide touristique de Lee Foster, le Cap Gregory, autrefois nommé ainsi par le capitaine Cook, a été rebaptisé Cap Arago en 1850. Les édiles locaux voulaient honorer Alexandre von Humboldt, mais il existait déjà une Baie Humboldt en Californie. Ils ont alors choisi Arago, l'ami de Humboldt. Un phare existe sur le Cap Arago depuis 1866, signalant l'entrée de la Coos Bay. Selon une autre source sur l'histoire de l'Oregon, le village Arago aurait été nommée ultérieurement (vers 1886, donc postérieurement au roman de Jules Verne) d'après le cap (bien que selon une rumeur locale, son nom proviendrait de celui d'un cheval de course !).

Mais on peut encore chercher et trouver France-Ville ailleurs. En effet, La Plata (en Argentine) et la cité-jardin de Montfermeil (en Seine-Saint-Denis, France) seraient des villes construites à la fin du XIXe siècle sur le modèle de cette ville utopique !

© 2004–2015 Jacques Crovisier

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