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De la Terre à la Lune à la scène et à l'écran.


Avant les adaptations à l'écran, il a eu la version portée à la scène : Le Voyage dans la Lune, féerie-opéra-bouffe, livret d'Albert Vanloo, Eugène Leterrier et Arnold Mortier, musique de Jacques Offenbach, monté au théâtre de la Gaîté en 1875, repris au Châtelet en 1877. La presse de l'époque a immédiatement signalé le plagiat de De la Terre à la Lune. Jules Verne et Pierre-Jules Hetzel se sont concertés pour décider quelle suite donner à cette affaire (lettres des 2 et 3 novembre 1875). Sur les 23 tableaux de la pièce, Jules Verne n'a relevé que trois emprunts : la construction du canon – tableau 3 – et le départ du boulet – tableau 4 – (De la Terre à la Lune) et la sortie par un cratère de volcan – tableau 20 – (Voyage au centre de la Terre). Le plagiat apparaissant difficile à démontrer, il n'y eut pas de procès. En vérité, l'opérette est plus une parodie qu'un plagiat. Elle ne reprend aucun des personnages de Jules Verne et l'histoire, mis à part l'utilisation du canon, est fort différente. À l'encontre des romans de Jules Verne, la pièce est une fantaisie sans caution scientifique ni recherche de réalisme. Selon Robert Pourvoyeur et Piero Gondolo della Riva (1978) :
« L'opérette ne suit que de très loin l'œuvre de Verne : elle préfère l'atmosphère – typique de la scène lyrique – d'une baroque histoire d'amour et elle se plonge avec délice dans la tenttion de suivre la ligne des voyages utopiques au pays d'ailleurs, propice aux satires sociales chères à Offenbach. »
La partie la plus réaliste est peut-être la reconstitution de l'observatoire de Paris (tableau 2), qui ne semble pas avoir eu la faveur de son directeur Le Verrier.
« La vue intérieure de la coupole de l’Observatoire de Paris. Copie très fidèle. Partout des télescopes braqués sur le ciel, d’énormes instruments astronomiques, des sphères, de grands registres. Le peintre de ce décor, M. Cornil, a eu des difficultés inouïes pour prendre son croquis à l’Observatoire même. M. Leverrier avait absolument refusé de le recevoir. L’illustre directeur avait-il le pressentiment des plaisanteries que les auteurs du Voyage dans la Lune ont prodiguées aux astronomes ? » (Le Figaro, 27 octobre 1875.)



Monté par Paul Clève au théâtre de la Porte-Saint-Martin en 1882, le Voyage à travers l'impossible de Jules Verne et Adolphe d'Ennery (3 actes et 20 tableaux, musique d'Oscar de Lagoanère) est considéré comme un échec par les critiques. Il y eut tout de même 97 représentations, mais c'est encore bien loin des grands succès des pièces Le Tour du Monde en 80 jours (au moins 2000 représentations) et Michel Strogoff (386 représentations). Le texte n'en a été retrouvé qu'en 1978. On y retrouve certains des personnages les plus célèbres des Voyages extraordinaires dans leurs œuvres. L'un des héros, sous les yeux du fils du capitaine Hatteras et du Dr Ox, incarne successivement le professeur Lindenbrock, le capitaine Nemo, Michel Ardan. L'acte III met en scène le Gun Club avec Barbicane, Maston et leur Columbiad. Cependant, le dernier voyage ne se fait pas vers la Lune, mais vers la planète Altor. Cette fantaisie fantastique est bien loin du style des romans scientifiques qui a fait le succès de Jules Verne. Hetzel a tout fait pour tenter de détourner Jules Verne de ce projet scénique, craignant un échec qui pourrait affecter le tirage des romans de l'auteur.





Le célèbrissime Voyage dans la Lune (1902, 14 min) de Georges Méliès, ses copies et ses contrefaçons (comme l'Excursion dans la Lune de Segundo de Chomón, 1908), sont très souvent notés comme des adaptations de Jules Verne. Nous pensons que ce sont bien plus des adaptations de la féerie Le Voyage dans la Lune, l'opéra-bouffe d'Offenbach, que des romans verniens (avec en plus des emprunts à Les premiers Hommes dans la Lune (1901) de H.G. Wells). « Ce film célèbre puise à égalité dans trois sources, sans se croire obligé de choisir : Jules Verne, Herbert George Wells, et la féerie populaire. » (Michel Chion Les films de science-fiction, 2008, Cahiers du Cinéma).

Le Voyage à travers l'impossible est aussi un titre de Méliès (1904, 24 min). Ici, pas de canon, d'obus ni de fusée. C'est dans un train tracté par une locomotive que les voyageurs sont convoyés dans l'espace, non pas vers la Lune, mais vers le Soleil. Et ils en reviennent dans un sous-marin similaire au Nautilus.

En fait, il existe peu de véritables adaptations cinématographiques des romans lunaires de Jules Verne. Sans doute la difficulté d'une mise en scène réaliste et l'invraisemblance du tir au canon y sont-elles pour quelque chose. Fritz Lang, avec sa Femme sur la Lune (1929) reposant sur des bases scientifiques documentées, semble avoir définitivement imposé la fusée. On peut cependant regretter que Karel Zeman ne se soit pas lancé dans l'aventure avec la poésie, l'onirisme et la magie graphique qui font le charme de ses productions.





Ne retenant que les films ayant gardé le canon de Jules Verne, il reste De la Terre à la Lune (From the Earth to the Moon, technicolor, 101 min) de Byron Haskin (1899–1984), sorti en 1958.

« Adaptation – ou plutôt trahison – de Jules Verne, dépourvue de moyens » selon Jean Tulard (Guide des films, 1990, Robert Laffont). Ce jugement est-il sans appel ? Pour moi, la plus grande trahison est de nous y avoir présenté un Barbicane (interprété par Joseph Cotten) sans barbe et sans canne !

Rappelons le contexte. En 1958, nous sommes en pleine guerre froide. C'est le début de l'épopée spatiale bâtie sur une compétition acharnée entre les États-Unis et l'URSS. Des deux côtés du rideau de fer, les démonstrations de bombes atomiques se succèdent.

Byron Haskin a gardé le canon. Mais l'obus est cependant équipé d'une fusée. Le moteur de tout ça, tant pour le canon comme pour la fusée, est la « puissance X », une source d'énergie faramineuse que l'on devine être nucléaire. Sans le dire, tout comme l'énergie qui mouvait le Nautilus dans le film Vingt mille lieues sous les mers de Richard Fleisher (1954). Seul parmi toutes les autres adapatations, ce film utlise un canon enterré, comme la Columbiad de De la Terre à la Lune. Les autres adaptations, à la scène comme à l'écran, nous montrent un canon à l'air libre, beaucoup plus spectaculaire (c'était en fait la proposition primitive d'un canon horizontal de Maston dans De la Terre à la Lune, chap. 7). On note une mise à feu réglée par un compte à rebours (cf George Griffith et Fritz Lang).

Ici, pas de Michel Ardan, disparu avec sa fantaisie à la française. Sont retenus pour le voyage les deux antagonistes Barbicane et Nicholl, ainsi que Sharpe, l'assistant de Barbicane. Mais une touche féminine est rajoutée en faisant embarquer en passagère clandestine la fille de Nicholl, qui est également la fiancée de l'assistant. Et Jules Verne, dont l'adaptation est explicitement revendiquée au générique, est physiquement présent (interprété sans ressemblance crédible par Carl Esmond), qui nous donne le mot de la fin.

Il y a beaucoup de naïvetés (euphémisme pour absurdités ?) dans ce film. Pour résister à l'accélération du départ dans le canon, les personnages se placent dans une centrifugeuse ! (L'héroïne, passagère clandestine, n'en bénéficie pas, et survit cependant.) Les images nous montrent l'obus (ou plutôt la fusée) avc des gaz s'échappant de la partie arrière, pour bien montrer qu'il s'agit d'une fusée. Mais ces gaz se développent en volutes aussi bien vers l'avant que vers l'arrière, tels les gaz du pot d'échappement d'une voiture immobilisée dans un embouteillage ! Il n'y a aucune suggestion d'impesanteur dans l'obus, tout au long de son périple. Même lorsque les héros boivent cérémonieusement le champagne, manquant ainsi le gag du capitaine Haddock avec son whisky. Il est vrai que le moteur fusée applique une certaine accélération ; mais cet effet devrait cesser lors des moments de dysfonctionnement.

Cependant le film n'est pas anodin. Derrière l'opposition entre le cynique Barbicane (Joseph Cotten), qui veut démontrer l'efficacité de son arme destructrice pour la monnayer, et le pacifiste Nicholl (George Sanders), c'est tout le problème des armes nucléaires qui est posé.



Il y a aussi, dans le style comédie, Le Grand Départ vers la Lune (Jules Verne's Rocket to the Moon, 95 min/117 min) du réalisateur britannique Don Sharp (1922–2011) sorti en 1967. Je n'ai pas vu ce film, mais il est possible de s'en faire une idée à la simple vue de son affiche ! Ici encore, en dépit du titre, canon et fusée sont associés. Sans doute ne faut-il en retenir que le pastiche. « Distrayant et agréable, ce film, très éloigné du roman de Jules Verne, témoigne cependant d'une imagination débridée » selon Daniel Collin (dans le Guide des films de Jean Tulard, 1990, Robert Laffont).

De la Terre à la Lune (From the Earth to the Moon) est également une série télévisée américaine (12 épisodes de 50min, diffusés en 1998 sur HBO, en 1999 sur Canal +). Mais elle n'emprunte à Jules Verne que le titre et retrace l'épopée du programme Apollo. La réalité a remplacé la fiction !

Bibliographie

  • Laurent Aknin, Georges Méliès et Jules Verne, 2012, L'Avant Scène Cinéma, 592, 32–35. [Le No 592 de L'Avant Scène Cinéma est consacré au Voyage dans la Lune de Méliès à l'occasion de la restauration de sa version numérisée.]
  • Sylvain Angiboust, Du Voyage aux voyages, 2012, L'Avant Scène Cinéma, 592, 36–43. [Sur le plagiat de Méliès par Segundo de Chomón.]
  • Patrick Désile, Le voyage dans la lune, dans tous ses états. Le XIXe siècle face au futur. Penser, représenter, rêver l'avenir au XIXe siècle. Fondation Singer-Polignac, Paris, 19-22 janvier 2016. [video de la conférence.]
  • Charles Habeneck, La Légende du Soleil, 1864, Le Peuple (janvier–février). Voir aussi Le Petit Journal, 20 novembre 1865. [Un précurseur du canon de Jules Verne.]
  • Joseph Laissus, Le Voyage à travers l’impossible, BSJV 12 (4e trimestre 1969), 79–81.
  • Jean-Michel Margot, Introduction, 2003, in Jules Verne, Journey through the Impossible, trad. Edward Baxter, Prometheus Books. Ibid., 2005, in Jules Verne, Voyage à travers l'impossible, L'Atalante.
  • Angélique Mottet, Méliès et Verne : une histoire de filiation, 2011, Revue Jules Verne, 33–34, 67–83.
  • Robert Pourvoyeur, Du nouveau... sur l'Impossible ! BSJV 45 (1er trimestre 1978), 137–141. [Article écrit avant que le livret, retrouvé, soit publié en 1981.]
  • Robert Pourvoyeur, Exclusivités lunaires, un opéra-pirate ? BSJV 136 (4e trimestre 2000), 33–43.
  • Robert Pourvoyeur et Piero Gondolo della Riva, Verne et la féerie Le Voyage dans la Lune, BSJV 46 (2e trimestre 1978), 182–184.
  • Jérôme Savary, 1987, mise en scène du Voyage dans la Lune d'Offenbach au Grand Théatre de Genève. Diffusé sur France 3 le 31 décembre 1988. [Disponible sur YouTube. Même ceux qui n'ont pas eu la chance d'assister au spectacle original d'Offenbach peuvent se rendre compte qu'il s'agit d'une adaptation très modernisée.]
  • Brian Tave, Hollywood presents Jules Verne: the father of science fiction on screen, 2015, University Press of Kentucky, Lexington. [Une bible sur les films inspirés de Jules Verne.]
  • Jules Verne – Pierre-Jules Hetzel, Lettres des 2 et 3 novembre 1875. [Faut-il faire un procès pour plagiat au Voyage dans la Lune ?]
  • Jean-Claude Yon, 2000, Jacques Offenbach, Gallimard.

    © 2015–2016 Jacques Crovisier

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